Société Française d’Histoire des Outre-Mers (S.F.H.O.M) | « Outre-Mers » 2022/2 N° 416-417 | pages 236 à 252

J’avais déjà signalé le travail pionnier du jeune historien algérien Ali Guenoun sur l’histoire du « berbérisme », idéologie qui provoqua la première grave crise interne du parti nationaliste algérien en 1948-1949, et qui était resté longtemps refoulé dans les mémoires contradictoires de ses acteurs. Après une première publication rassemblant les faits (Chronologie du mouvement berbère, 1945-1990, un combat et des hommes, préface de Daho Djerbal, Alger, Casbah Éditions, 1999), que j’avais signalée en 2004 dans ma communication intitulée « Du berbérisme colonial au berbérisme anticolonial : la transmission du thème de l’identité berbère des auteurs coloniaux français aux intellectuels nationalistes algériens » (1), Ali Guenoun a continué en France, dans des conditions matérielles très difficiles, sous la direction du regretté Omar Carlier, la réalisation d’une thèse portant sur le même sujet limité aux années 1945-1962 qui a été soutenue en 2015 à l’Université de Paris-I 2. Une version condensée de cette thèse a enfin été publiée en janvier 2021 avec une préface d’Omar Carlier et une postface de Mohammed Harbi qui en soulignent toute la nouveauté et l’utilité.
Le livre se compose de deux parties distinctes qui s’enchaînent chronologiquement. La première est consacrée à l’apparition d’une idéologie « berbériste » authentiquement algérienne à l’intérieur du parti nationaliste algérien à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, portée par un groupe de jeunes militants kabyles qui préconisaient une Algérie authentiquement algérienne et non purement arabe, jusqu’à sa condamnation par la direction du Parti en 1949 et son éradication en tant qu’idéologie prétendue colonialiste et séparatiste sans débat sur le fond. Cette première grande crise du parti nationaliste algérien a prouvé son incapacité à débattre librement des points fondamentaux de son idéologie sans recourir à la violence. Pourtant, quand la guerre d’indépendance éclata, tous les anciens « berbéristes » ont prouvé leur patriotisme en se ralliant spontanément au FLN, même si le chef de la wilaya kabyle Belkacem Krim a fait exécuter injustement leurs deux principaux leaders, Amar Ould Hamouda en 1956 et Bennaï Ouali en février 1957.
Puis la deuxième partie du livre retrace la trajectoire étonnante de la zone kabyle du Parti nationaliste puis du FLN algérien sous la direction de son chef le maquisard Belkacem Krim, porté à sa tête pour son refus du « berbérisme ». D’abord marginalisé par rapport à la hiérarchie du parti MTLD, puis courtisé par toutes les tendances durant la crise qui le fit éclater en 1954, il réussit à obtenir des fondateurs du FLN la reconnaissance de son autorité sur la Grande et la Petite Kabylie, unifiant ainsi ces deux régions berbérophones en effaçant la frontière entre les départements d’Alger et de Constantine. Grâce à la présence de nombreux militants d’origine kabyle ayant essaimé dans les régions voisines, en Tunisie et en France, et grâce à l’action de Ramdane Abane, militant de l’Organisation spéciale emprisonné qui rejoignit le FLN à sa libération en
février 1955, Krim réussit à faire de sa Zone, devenue Wilaya 3 à partir du congrès de la Soummam (août-septembre 1956) le principal centre de pouvoir du FLN- ALN, rivalisant avec la délégation extérieure du Caire puis la supplantant à partir de la capture de ses principaux chefs par les Français le 22 octobre 1956. Krim et Abane réussirent à imposer leur autorité non seulement sur l’Algérois (wilaya 4) et sur la ville d’Alger, mais ils tentèrent aussi de l’étendre avec plus de difficultés sur la wilaya 6 (Sud algérois), sur la wilaya 1 (Aurès-Némentchas), sur les Algériens de Tunisie et sur la Fédération de France du FLN, rassemblant ainsi la moitié des organisations du FLN-ALN sous leur contrôle. Mais cette ascension, qui suscita une recrudescence de la méfiance anti-berbériste – alors que ni Krim ni Abane n’étaient favorables au berbérisme de 1949 – plafonna à partir de 1957, quand ils durent fuir Alger vers l’extérieur et que le premier se désolidarisa du second pour s’allier aux chefs des deux wilayas restées en dehors de leur autorité, Lakhdar Ben Tobbal (wilaya 2) et Abdelhafid Boussouf (wilaya 5). Abane ayant été assassiné sur l’ordre de ce dernier à la fin 1957, Krim accéda à la vice-présidence du GPRA proclamée en septembre 1958 avec le titre de ministre de la Guerre, mais il se montra incapable de s’assurer le renforcement et le ravitaillement par l’extérieur des troupes de l’ALN restées à l’intérieur, et d’empêcher la décimation des cadres de la wilaya 3 par le colonel Amirouche, (2).

 Malgré son échec militaire, il rebondit en 1960 par sa nomination au ministère des Affaires étrangères du nouveau GPRA, qui lui permit de diriger les négociations avec la France et de signer les accords d’Évian du 18 mars 1962 au nom de l’Algérie, mais il ne put s’opposer à l’ascension du colonel Boumediene, chef de l’état-major général de l’ALN. Ainsi l’autorité affaiblie de Krim sur la Kabylie s’effondra durant la crise de l’été 1962 par le ralliement d’une partie de ses anciens subordonnés kabyles au camp de Ben Bella et Boumediene, qui une fois installés au pouvoir voulurent marginaliser la langue kabyle par leur politique d’arabisation. La chute de Krim fut donc aussi la fin de l’autonomie des Kabyles dans l’Algérie indépendante. Ce livre passionnant doit néanmoins être resitué dans une perspective chronologique plus large, pour prendre en compte, en amont, le paradoxe d’un mouvement nationaliste arabe fondé à Paris en 1926-1927 par une forte majorité de Kabyles qui se donnèrent un chef arabophone, Messali Hadj ; et en aval, la lente reconnaissance de la légitimité de la langue berbère et du mouvement culturel berbère en Kabylie et plus lentement au niveau de l’État algérien après l’indépendance. C’est ce qu’a tenté le journaliste algérien Yassine Temlali en 2015, dans son livre La genèse de la Kabylie. Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie (1830-1962) (3).

 Ainsi, la poursuite des recherches historiques sur le «berbérisme», souhaitée par Mohammed Harbi dans sa postface au livre d’Ali Guenoun, est assurée par la présence de ces deux chercheurs algériens rigoureux.
Guy Pervillé

1. Voir sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=168 Outre-Mers. Revue d’histoire coloniale et impériale, T. 111, N° 416-417 (2022)

2- J’en ai rendu compte en 2016 dans mon article « Du nouveau sur le berbérisme algérien » publié sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=388

3- et dans sa thèse soutenue en mars 2021 à l’Université d’Aix-Marseille sous le titre : Pour une autre histoire des rapports de l’État central algérien à la Kabylie dans l’Algérie algérienne : 1962-1965. Loyalisme et dissidence, arabisation et affirmation berbère (kabyle).

https://www.cairn.info/revue-outre-mers-2022-2-page-236.htm

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Historien et docteur en histoire (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne), mes travaux portent sur l’histoire de l’Algérie contemporaine et du monde amazigh/berbère.

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