Par Ali Guenoun, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique 158 | 2023
Il n’est pas aisé de résumer le riche parcours de Sadek Hadjerès dans un court article. Je vais donc me restreindre à quelques points qui me semblent méconnus ou peu mis en valeur.
Je commence ce texte par l’évocation de ma rencontre avec Sadek Hadjerès. Il était important pour un jeune historien algérien, comme moi, qui débutait ses recherches sur des moments de crise dans l’histoire de l’Algérie contemporaine – qui avait essuyé des refus d’interviews d’anciens militants nationalistes algériens – de pouvoir interroger ce « mystérieux » personnage qui avait vécu plus de vingt ans dans la clandestinité. Je l’ai rencontré en 1989 au siège provisoire du PAGS à Alger, quelque temps seulement après qu’il a retrouvé la légalité. Il n’a pas hésité à accepter de répondre à mes questions sur la crise de 1949. L’évocation du nom de Mohand Idir Aït Amrane, son ancien camarade au lycée Ben Aknoun, qui m’a recommandé auprès de lui, y a certainement été pour quelque chose. Malheureusement, la crise que traversait le PAGS l’a rapidement éloigné du pays. J’ai, grâce à Aït Amrane, repris contact avec lui par courrier alors qu’il se trouvait en exil dans la région parisienne. Notre deuxième rencontre s’est déroulée en 1998 à Paris, où je l’ai interviewé longuement. Nos rencontres se sont intensifiées après mon installation à Paris en 2000. Contrairement à plusieurs militants algériens, Sadek Hadjerès s’est ouvert aux chercheurs qui l’ont sollicité et n’a cessé de donner sa version du passé. Il était un homme généreux, qui méprisait la rétention d’informations ou de documents.
Sadek était un homme de son temps
Sa vie, du moins politique, est secouée par plusieurs moments de crises et de ruptures. Fils d’instituteur, il était un privilégié parmi les millions d’enfants algériens déshérités et qui avaient faim. Privilégié aussi parce qu’il a pu fréquenter normalement l’école sans se soucier des problèmes matériels, ce qui n’était pas le cas de plusieurs élèves comme Mouloud Feraoun, qui relate cette misère dans Le Fils du pauvre. Privilégié aussi parce qu’il a baigné dans plusieurs cultures : kabyle par sa famille et ses pérégrinations entre la ville et son village de Taddart Bouadda, en Haute Kabylie, où il est né en 1928 ; française par l’école et par son père, qui était lecteur de La Voix des humbles, de L’École libératrice, du Djurdjura à travers les siècles de Boulifa ou du Feu d’Henri Barbusse ; arabe et musulmane par sa mère Fadhma Aït Rached, issue d’une famille de lettrés coraniques, qui a tenu à ce que son fils suive des cours d’arabe à la médersa. Les différentes affectations de son père (Taguine près de K’sar Chellala, Berrouaghia et Larbaâ Beni Moussa) en dehors de la Kabylie lui ont permis, enfant ou adolescent, de s’ouvrir à d’autres cultures et communautés (arabophone, juive, européenne) et de se rendre compte de la diversité de la société.
Sadek est aussi un homme d’une génération
La génération de Sadek Hadjerès s’est distinguée par une rupture profonde avec ses parents et ses aînés. Il a fait partie de ces jeunes Algériens scolarisés qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, le débarquement des Américains et des Anglais en Afrique du Nord en 1942, et qui se sont rendu compte de la vulnérabilité de la France face aux Allemands. Les massacres de mai 1945 les ont traumatisés. Selon leurs témoignages, face aux moyens colossaux utilisés par l’armée coloniale pour réprimer les populations de l’est algérien, ils se sont rendu compte de l’inutilité du réformisme et des luttes pacifiques pour libérer l’Algérie. C’est la période durant laquelle Sadek intègre le lycée de Ben Aknoun où il se familiarise très rapidement avec d’autres élèves algériens et adhère au parti nationaliste indépendantiste clandestin, le PPA, après avoir animé en 1943 le groupe SMA (Scouts musulmans algériens) de Larbaâ Beni Moussa, et le district des SMA de l’Est-Mitidja. Son adhésion au parti messaliste l’opposait aux convictions politiques de son père, qui était plutôt proche des réformistes de l’UDMA de Ferhat Abbas. C’est dans ce lycée de la banlieue algéroise qu’il commence à réfléchir en groupe avec ses camarades, tous du PPA, venus de Kabylie (Mohand Idir Aït Amrane, Ali Laïmèche, Saïd Aïch, Saïd Chibane, Omar Oussedik, Amar Ould Hamouda…) sur la situation de l’Algérie et de son avenir. Il faut souligner que l’arrivée dans le parti radical de ces jeunes militants instruits était une bouffée d’oxygène pour les militants plébéiens qui formaient la majorité des effectifs du PPA. Mais leurs noms et leur rôle dans la libération du pays ont été jusqu’à une époque récente gommés des tablettes du « roman national » que l’Algérie indépendante voulait écrire.
Sadek et ses camarades étaient des précurseurs de l’implantation de leur parti dans plusieurs localités du pays. Certains étaient membres du comité central (CC), du bureau politique (BP), dirigeants de l’organisation paramilitaire (OS) du PPA, de différentes sections des scouts (SMA) et des élus au sein de l’Association des étudiants musulmans de l’Afrique du Nord (AEMAN). Étudiant en médecine, c’est dans cette association estudiantine que Sadek Hadjerès, membre du bureau, organisera des débats sur la situation de l’Algérie et des questions démocratiques.
Bien implantés dans les instances du PPA, ils étaient au fait de la gestion de leur parti, dont ils décriaient la méthode. Influencés par les idées des « Lumières » et des expériences des autres mouvements indépendantistes européens et asiatiques, ils ont profité de l’expérience de leurs aînés de l’Étoile nord-africaine (ENA) dans l’émigration. Sadek Hadjerès et ses camarades ont mené une fronde contre leur direction. Ils ont mis en cause les pratiques antidémocratiques, ont refusé la définition arabo-islamique exclusive de l’Algérie et ont essayé d’imposer le pluralisme culturel en mettant en évidence la profondeur historique berbère de l’Algérie.
Sadek Hadjerès et la définition de la nation algérienne
C’est justement en voulant engager un débat sur la situation de leur parti et sur la définition de l’Algérie qu’ils ont été exclus du PPA-MTLD, comme « déviants berbéristes » et donc « antinationalistes » et « alliés du colonialisme ». Cet épisode inédit de l’histoire du nationalisme algérien, dans lequel une violence verbale et physique a été exercée par la direction sur les contestataires « berbéristes », est connu sous le nom de « crise berbériste de 1949 ».
Sadek Hadjerès était aussi un homme de réflexion sur sa propre société et son devenir. Pour peser sur le débat verrouillé par les tenants de la direction et expliquer leurs idées, Hadjerès et ses camarades (en particulier Yahia Henine, Mabrouk Belhocine) ont cosigné sous le pseudonyme d’Idir El Watani la brochure L’Algérie libre vivra. Ce texte, publié en juillet 1949 au moment de la crise, avait pour objectif de répondre à l’accusation de berbérisme dont ils faisaient l’objet. Les idées qu’ils y ont développées restent d’ailleurs d’actualité. L’Algérie libre vivra est le texte algérien le mieux abouti sur la définition de la nation, mais aussi sur les moyens de parvenir à l’indépendance du pays en privilégiant la diversité ethnique, culturelle et religieuse de l’Algérie. Dans cette perspective, leur référence à l’histoire dans la longue durée et à la culture berbère n’était qu’une des conséquences impliquées par leur attachement à des idéaux et à des pratiques démocratiques.
Il faut dire que la construction identitaire élaborée par des hommes de religion, les ‘ulama, pour définir l’identité algérienne (arabe et islamique) de même que la ventilation des composantes ethniques de l’Algérie en arabes et berbères faite par les idéologues et administrateurs coloniaux, repose sur des falsifications historiques.
L’Algérie indépendante est envisagée dans ce texte comme un État démocratique garantissant les libertés individuelles. Dans leur définition de la nation, ses auteurs se démarquent de la conception très répandue chez les nationalistes et chez les ‘ulama. Ils soulignent que le concept de nation moderne « est un concept tout à fait récent » et s’interdisent de confondre nation et État. La nation y est définie comme « une communauté d’individus constituée par les événements historiques ».
Ils empruntent, tout au long du texte, la définition de la nation à Ernest Renan et aux philosophes français qui voient la nation comme un plébiscite quotidien. Ils s’opposent, avec arguments, à la conception allemande et du courant romantique allemand, dont les idées ont inspiré les islamo-populistes du PPA-MTLD et les réformistes musulmans des ‘ulama, qui défendaient une approche organique du fait national. Les rédacteurs ne citent à aucun moment les ‘ulama ou les islamo-populistes auxquels ils n’empruntent jamais leurs concepts, comme celui de l’umma. La nation, selon la définition dite allemande, est le produit d’une certaine culture, le partage d’une même langue, la possession de semblables racines ou d’un même sang. Elle repose, selon eux, sur des traits communs naturels acquis dont l’individu ne peut se défaire : la langue, la race, le sang, la culture, la coutume, la religion… Pour les partisans de cette conception, l’identité, la nation sont des éléments figés.
Contrairement à eux, les rédacteurs de la brochure pensent que la nation « est dynamique et non statique », qu’elle est « le résultat d’un pacte tacite qui demande chaque jour à être renouvelé ». La nation ne suppose, pour eux, ni communauté de race, ni de religion, ni de langue. Ils ne croient pas à une race pure et ne voient pas de nation qui ne compte pas de « groupes ethniques différents ». Pour eux, ceux qui ont soutenu des théories raciales « ne l’ont fait que pour justifier leur action après coup, sans croire à la rigueur scientifique de leur thèse, ou bien [ils] étaient aveuglés par un chauvinisme démesuré ».
Ils s’étonnent de voir des gens mettre en avant le facteur religieux pour définir une nation, alors que « l’existence, pour eux, de plusieurs religions dans un pays n’empêche pas du tout celui-ci de se développer en nation s’il en a les facteurs suffisants ». Même s’ils reconnaissent que la religion est un facteur parmi d’autres qui ont contribué à forger le caractère national des Algériens, ils mettent en garde contre la confusion entre le nationalisme et le sentiment religieux. C’est là une conception laïque du nationalisme qui se démarque de celle des populistes du PPA-MTLD et des ‘ulama.
Cette brochure est le premier texte écrit par des nationalistes qui défendent explicitement la diversité culturelle. La nation, écrivent-ils, « peut bien se développer alors que les habitants qui la constituent parlent des langues différentes » et citent le cas des pays bilingues ou multilingues comme la Belgique, la Suisse, la Yougoslavie… Ils vont, pour la première fois de l’histoire de l’Algérie contemporaine, revendiquer le « développement des langues et des cultures populaires », le tamazight et l’arabe dialectal qu’ils nomment « berbrya ». Comme pour montrer les limites de la thèse « arabiste » qui dit que la nation arabe existe là où on parle arabe, ces militants font le parallèle avec la théorie pangermanique qui prétend que « la nation allemande se trouve partout où se parle l’allemand ».
La nation est définie dans cette brochure comme une combinaison de plusieurs indices. Ces éléments « absolument indispensables » sont quatre : le territoire, l’économie, le caractère national, le culte d’un même passé et le souci d’un même avenir. Ils se démarquent de la conception de Bismarck et adoptent celle de Mazzini, qu’ils trouvent « large et féconde », essayant d’englober les aspirations des éléments qui composent la nation et de « les [faire] épanouir en les réalisant toutes ».
« La nation algérienne existe », soulignent-ils. Pour le démontrer, ils s’appuient surtout sur trois éléments importants : le caractère national, le culte du passé et le souci d’un même avenir. Les Algériens, souligne la brochure, sont soudés par plusieurs éléments. Une longue vie commune depuis des millénaires les a marqués. Le mode de vie propre est le témoin de sa longue évolution. La mentalité, malgré ses variantes régionales, facilite la compréhension entre compatriotes. La culture diverse est richesse et complémentarité. La religion les a aidés à prendre conscience de leur unité. Le facteur linguistique est un élément d’intercompréhension.
Sadek Hadjerès n’a jamais cessé de mener un combat pour la démocratisation de son parti. Il sollicite, sans y parvenir, Messali Hadj, son chef, pour la réunion des cadres du parti dans un congrès démocratique pour résoudre les différends. Découragé par l’exclusion de plusieurs de ses camarades, il se consacre un moment aux activités de l’AEMAN, dont il devient président, puis rejoint en 1951 le Parti communiste algérien (PCA).
Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique 158 | 2023
Ali Guenoun.https://journals.openedition.org/chrhc/22793#tocto1n3

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