Jean-Pierre Sereni Orient XXI, 3 janvier 2022

Soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, les travaux historiques continuent d’avancer sur la connaissance intime d’une situation coloniale et des différents mouvements partisans et idéologiques qui l’ont traversée.

Dans un ouvrage tiré d’une thèse soutenue en 2015 à l’université Paris 1, Ali Guenoun retrace deux moments clés de la « question kabyle » : la crise berbériste en 1949-1950 et la montée en puissance au sein du FLN de la wilaya 3 et de son chef Krim Belkacem entre 1957 et 1959. Au départ, un groupe de jeunes du lycée Ben Aknoun à Alger remet en question la définition de la nation algérienne imposée au sein du mouvement nationaliste radical, le Parti populaire algérien (PPA) et sa façade légale, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). La direction y voit une tentative d’intellectuels petits bourgeois pour lui ravir la haute main sur un parti où le sommet impose sa volonté et nomme, sauf exception (Tizi Ouzou et Sétif), jusqu’aux responsables des fédérations régionales.

Contre cette menace réelle ou supposée, Messali Hadj et ses lieutenants, souvent issus du prolétariat, déclenchent une campagne de dénonciation des contestataires accusés d’être des tenants du berbérisme opposés aux Arabes présentés comme les seuls membres légitimes de la nation algérienne. Une bataille pour le pouvoir se transforme en une querelle idéologique, plus active que jamais aujourd’hui.

Aux origines de la « question kabyle »

La deuxième partie du livre instruit une autre querelle, celle d’une tentative kabyle de mettre la main sur la révolution algérienne. Krim Belkacem parvient en 1957 à devenir, de fait, le patron de l’armée algérienne en devenir. Il tient deux ans, appuyé par sa wilaya, la 3, qui recouvre la Kabylie, à l’est d’Alger, et par la 4 (l’Algérois), largement tenue par des unités venues de la 3. Très vite, les chefs des autres wilayas, très imbus de leur pouvoir, le contestent, l’accusent de priver les maquis d’armes et de sous-estimer la nuisance des barrages aux frontières que les Français sont en train de construire aux frontières de l’Algérie avec le Maroc et la Tunisie.

Fin 1959, les colonels réunis en conclave le font rentrer dans le rang. Ce livre rigoureux, appuyé par deux historiens d’importance, éclaire les débats et polémiques qui déchirent encore le pays à propos de son unité et de son avenir.

– Ali Guenoun, La question kabyle dans le nationalisme algérien 1949-1962, préface d’Omar Carlier, postface de Mohammed Harbi, éditions du Croquant, 2021 https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/nouvelles-perspectives-sur-l-histoire-algerienne,5264.

Laisser un commentaire

Historien et docteur en histoire (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne), mes travaux portent sur l’histoire de l’Algérie contemporaine et du monde amazigh/berbère.

Contact