Denise Brahimi, universitaire, Lettre culturelle franco-maghrébine, 31-05-2022.
L’auteur de ce livre est historien de l’Algérie contemporaine et spécialiste du mouvement berbère. Mais il lui était évidemment impossible de traiter tous les aspects de la question qu’il aborde et c’est la raison pour laquelle il a pris la décision raisonnable de s’en tenir (pour le moment du moins) à deux aspects ou deux moments de son déroulement chronologique, comblant par-là d’inévitables lacunes laissées par ses prédécesseurs. Son livre comporte donc deux parties bien distinctes, dont la première concerne la crise dite « berbériste » de 1949 tandis que la seconde prend place pendant la guerre d’indépendance—ce qui n’empêche pas qu’il s’y trouve aussi des informations rares et précieuses sur la période intermédiaire. On appréciera d’autant plus le courage dont l’auteur fait preuve qu’on sait à quel point la question, parfaitement claire dès le titre de son livre, reste épineuse et peut-être même l’est plus que jamais aujourd’hui. C’est de la question identitaire amazigh que forcément il est traité ; le fait que la Kabylie soit particulièrement citée pourrait inciter à parler d’une histoire régionale mais nul n’ignore à quel point son rapport avec l’histoire nationale (et l’histoire du nationalisme) est un problème considérable qui met en cause toute la définition—inévitablement conflictuelle—de l’Algérie comme nation avant et après son indépendance.
« On appréciera d’autant plus le courage dont l’auteur fait preuve qu’on sait à quel point la question, parfaitement claire dès le titre de son livre, reste épineuse et peut-être même l’est plus que jamais aujourd’hui. »
Pour reprendre l’ordre chronologique suivi par le livre dans la succession de ses deux parties, on est amené à rappeler que, en 1949, c’est le Parti du Peuple algérien, ou PPA qui a en charge de promouvoir une définition de cette nation en cours de formation depuis longtemps déjà. Ali Guenoun propose une sociologie des « intellectuels militants » qui y travaillent, et fournit des informations du plus grand intérêt sur ce qu’étaient leurs lectures, « de Salluste à Renan, de Boulifa à Tawfik al-madani » : on est évidemment frappé par l’amplitude et la diversité de ces références mais aussi par l’absence d’objectif précis permettant d’organiser la recherche. On voit apparaître le mot « berbérisme » mais lorsqu’il s’agit d’analyser ce qu’il en est de cette idéologie, car c’en est une, des appréciations différentes se font jour, d’autant qu’en 1949, on est encore en pleine période coloniale : les berbéristes coloniaux portent la marque de traits propres à cette époque, qui tend à dévaloriser l’arabité et l’islam ; une tendance répandue à l’époque est d’accentuer la différence entre Kabyles et Arabes, en usant abondamment de définitions raciales. S’y opposent cependant les Oulamas qui mettent en valeur l’islam et la langue arabe.
« Le livre d’Ali Guenoun fait comprendre qu’en effet cette crise est l’origine d’autres qui ne manqueront pas de se manifester brutalement lorsque les circonstances s’y prêteront. »
Lorsque le MTLD ou mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques succède au PPA, on s’oriente vers ce qui est le sujet de la crise berbériste de 1949, c’est-à-dire une opposition entre d’une part les militants qui veulent se battre pour une Algérie plurielle, faisant toute leur place aux éléments berbères et d’autre part la direction du parti qui définit les objectifs du mouvement national comme la promotion d’une Algérie arabo-musulmane. Il est évident que cette opposition n’est pas réductible et qu’en revanche elle est propre à susciter des affrontements récurrents. Le livre d’Ali Guenoun fait comprendre qu’en effet cette crise est l’origine d’autres qui ne manqueront pas de se manifester brutalement lorsque les circonstances s’y prêteront : le dernier chapitre de cette première partie nous conduit jusqu’au « printemps berbère » de 1980 encore très présent dans les mémoires, au-delà du cadre historique que s’est fixé Ali Guenoun.
« le dernier chapitre du livre , qui concerne la période 1959-1962, montre comment la lutte des clans entraîne la perte de pouvoir de la Wilaya 3 «
La deuxième partie à laquelle il se consacre porte elle aussi un titre fort clair, mais qui demande évidemment à être précisé : « Des usages de la référence « kabyle » dans la guerre d’indépendance ». Un rôle important y est joué par la zone définie comme Wilaya 3, dirigée par Belkacem Krim (lui-même originaire de Kabylie, région où il a organisé les premières formes de résistance clandestine à l’Etat colonial). Son pouvoir et son influence n’ont cessé d’augmenter pendant les premières années de la guerre dans les instances dirigeantes du FLN. Arrive le moment où comme le dit Ali Guenoun, « Belkacem Krim s’affirme comme leader national de la guerre ». Et c’est aussi le moment où à travers lui s’affirme la prééminence de la Kabylie dans la guerre. Mais le dernier chapitre du livre , qui concerne la période 1959-1962, montre comment la lutte des clans entraîne la perte de pouvoir de la Wilaya 3 et avec elle ce qu’on peut appeler l’échec de Belkacem Krim, rejeté dans l’opposition après l’indépendance ; on sait qu’il meurt finalement en 1970 assassiné par les services secrets algériens.
Manifestement, Ali Guenoun est loin d’assimiler ce qui a été un moment la prééminence des Kabyles dans la lutte pour l’indépendance à une volonté de séparatisme s’appuyant sur une défense ou sur une exaltation du berbérisme. Son travail est très utilement commenté par une préface d’Omar Carlier et une postface de Mohammed Harbi, qui en soulignent la nouveauté autant que la nécessité. C’est en France qu’Ali Guenoun a soutenu la thèse dont ce livre est issu, tant il est vrai que ce qu’il aborde fait partie des « questions qui fâchent » à l‘Université d’Alger. On a pourtant le sentiment qu’il a parfaitement réussi dans son souci d’éviter les polémiques et les opinions a priori. Son livre fait naître l’espoir que le rapport entre nationalisme et démocratie pourrait être étudié en toute objectivité historique ; mais il nous avertit aussi, au fil de ses analyses minutieuses, que les contradictions entre les deux termes sont inévitables et difficiles.
« Son livre fait naître l’espoir que le rapport entre nationalisme et démocratie pourrait être étudié en toute objectivité historique »
Lettre culturelle franco-maghrébine #66
31-05-2022, Coup de soleil en Rhône-Alpes https://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/lettre-culturelle-franco-maghrebine-66

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